Véganisme : une solution vraiment trop simpliste !!

Paul Ariès nous livre une analyse empreinte de bon sens :

Vous publiez chez Larousse une «lettre ouverte aux mangeurs de viandes»: est-ce pour vous donner bonne conscience lorsque vous en mangez?

Paul ARIÈS.- Votre question s'adresse au gourmet et au spécialiste de l'histoire de l'alimentation. J'ai suffisamment montré dans mon «Histoire politique de l'alimentation du paléolithique à nos jours» que le végétarisme a été dans l'histoire une idéologie «bonne à tout faire» pour être vigilant chaque fois qu'on veut de nouveau interdire aux gens de manger de la viande. Les puissants ont très vite inventé le séparatisme alimentaire en ne voulant plus manger ni la même chose ni de la même façon que les gens ordinaires et en leur interdisant la viande. Le refus de la viande est aussi lié historiquement au refus de l'alcool, de la sexualité, bref de la jouissance, à l'exception notable de l'Encyclopédie de Diderot qui prône le végétarisme au nom d'une illusion, ne plus tuer d'animaux rendrait les humains bien meilleurs. J'aimerais dire surtout que si je combats le véganisme, depuis plus de vingt ans, ce n'est pas d'abord pour défendre mon droit au beefsteak mais pour préserver l'unité du genre humain. Le véganisme n'est pas en effet la poursuite du végétarisme et du végétalisme sous un autre nom, c'est une véritable idéologie politique qui sape les frontières entre les espèces tout en servant de cheval de Troie aux biotechnologies alimentaires comme les fausses viandes industrielles.

Si je combats le véganisme, ce n'est pas d'abord pour défendre mon droit au beefsteak mais pour préserver l'unité du genre humain.

De nombreux observateurs font du véganisme la «cause de l'année» 2018: pourquoi selon vous un tel engouement?

Une société a toujours besoin de grandes utopies: celles du XXe siècle se sont conclues en tragédies. La nature ayant horreur du vide, le véganisme prend la suite d'autres idéologies mortifères comme le stalinisme qui promettait aussi des lendemains qui chantent et prétendait aussi apporter l'égalité. Le véganisme est le cache-sexe du courant dit de la libération animale ou de l'égalité animale. Ces fantasmes végans sont d'autant plus en phase avec notre modernité que nous avons largement perdu tout contact avec la nature, c'est pourquoi la pensée végane est d'abord une pensée urbaine, et qu'ils coïncident aussi avec les stratégies alimentaires des grands groupes économiques. Les végans sont les idiots utiles des fausses viandes, des faux fromages, des faux laits qui vont bientôt envahir nos étals, avec, par exemple, de la fausse viande réalisée à partir de cellules-souches. Un consortium fort de 2,2 billions de dollars entend imposer avec Jérémy Coller ces «fausses viandes». Tout est prêt: les brevets, les capitaux, l'acceptabilité, on calcule déjà le retour sur investissement! Si l'idéologie végane n'existait pas, le secteur de l'industrie agro-alimentaire devrait l'inventer.

Le vrai scandale est que l'industrialisation pousse à nourrir des animaux avec des céréales.

Le premier gros mensonge des végans est de vouloir faire croire que l'élevage serait la cause de la famine, comme si la responsabilité était celle d'un régime alimentaire et non d'un système. Les animaux ne sont pas nécessairement des concurrents aux besoins alimentaires humains. Une vache est un miracle de la nature, qui mange de l'herbe et la transforme, pour nous, en protéines. Le vrai scandale est que l'industrialisation pousse à nourrir des animaux avec des céréales, que l'agriculture industrielle consomme, aujourd'hui, plus de calories qu'elle n'en apporte. Les végans accusent aussi les omnivores d'être responsables de la crise de l'eau potable menaçant l'humanité. Vous connaissez les chiffres: il faudrait 1 000 litres d'eau pour un kg de blé et 15 000 pour un kg de bœuf, mais ces chiffres confondent l'eau réellement consommée par les vaches, 3 % du total, l'eau nécessaire à l'assainissement, encore 3 %, et les 94 % que représentent l'eau de pluie. L'agriculture est la principale cause de gaspillage de l'eau avec des taux de perte de 40 à 60 %. La firme McDonalds ponctionne autant d'eau pour l'ensemble de son processus industriel que le quart de l'humanité…

Vous proposez dans votre livre de montrer en quoi les végans ont «tout faux»: reprenons donc quelques-uns des arguments que vous déconstruisez! Par exemple, la consommation de viande n'est selon vous pas plus responsable du réchauffement climatique que la culture céréalière?

Je crois que nous devons sortir du faux débat «gentils végans» versus «méchants omnivores». Les «lundis sans viande» ne sont ainsi pas nécessairement plus écologiques, car tout dépend de quelle viande vous parlez, issue de l'élevage industriel ou de l'élevage fermier, et de quelles céréales. Une prairie avec ses vaches ne constitue pas, par exemple, une source mais un puits de carbone. Une prairie de moyenne montagne absorbe environ une tonne de CO2 par hectare et par an. Le problème des végans, c'est d'avoir l'imaginaire claquemuré par le système industriel actuel, ils n'arrivent même pas à imaginer que puissent exister d'autres élevages que l'élevage hors-sol. J'ajouterai que si nous devons relocaliser notre alimentation, et il faut le faire, il est beaucoup plus facile de relocaliser l'élevage que l'agriculture, notamment céréalière, en raison du climat. L'agriculture végane, comme le système actuel, serait incapable de nourrir huit milliards d'humains. La seule solution pour compenser la perte du fumier serait d'avoir toujours plus d'engrais industriels!

Les végans prétendent aussi que leur mode d'alimentation, s'il est complété par des protéines de synthèse comme la vitamine B12, n'est pas néfaste pour la santé. Vrai ou faux?

Les végétariens promettaient au XIXe siècle de pouvoir vivre au moins jusqu'à 150 ans.

Les végans prétendent, aujourd'hui, avoir une meilleure santé que les omnivores, mais ils ne manquent pas seulement de vitamine B12 mais aussi de fer, d'Oméga 3 et même de sérotonine…

Chaque jardinier sait qu'il faut tuer des limaces pour pouvoir manger des salades.

J'ajoute que si cette protéine du bonheur se trouve au départ dans la viande, elle disparaît lorsque les animaux sont gavés de céréales, c'est pourquoi nous devons revenir au bon herbage et fourrage. Le taux de mortalité et de morbidité des végans est en réalité plus élevé que celui des omnivores.

Je cite également les études établissant qu'ils souffrent d'une moins bonne santé subjective. J'aimerais surtout dire aux parents végans: cessez de remplacer le lait maternel ou maternisé par du faux lait à base de soja, car c'est extrêmement dangereux pour vos enfants.

Le végan, selon vous, n'aime pas les animaux: pourquoi écologie et antispécisme ne font-ils pas bon ménage?

Les végans passent pour être des écolos et même des super-écolos, mais les principaux théoriciens du véganisme et de l'antispécisme (mondial ou français) vomissent l'écologie et les écologistes. Le symbole de la nature est, selon eux, la prédation animale, la souffrance des animaux sauvages. Ces végans admettent volontiers que la prédation humaine (l'alimentation carnée) ne constitue qu'une goute d'eau dans toute la prédation, c'est pourquoi ils proposent de modifier génétiquement les espèces, voire de supprimer les espèces prédatrices, ils clament n'avoir que faire de la biodiversité, ils sont du côté des biotechnologies, des OGM et demain des animaux génétiquement modifiés. L'écologie n'est pas soluble dans le véganisme mais le véganisme l'est dans le transhumanisme! Les végans conséquents s'en prennent aujourd'hui à l'élevage mais ils reconnaissent que l'agriculture tue en moyenne 25 fois plus d'animaux «sentients» que l'élevage, même si ce ne sont pas les mêmes. Chaque jardinier sait qu'il faut tuer des limaces pour pouvoir manger des salades. Tuer des doryphores pour manger des pommes de terre serait bien, mais manger de la viande serait mal. L'urgence est à défendre les vers de terre menacés par l'agriculture plus que par l'élevage. L'écolo que je suis est du côté des fermes polyvalentes qui produisent, à la fois, des légumes et des fruits, de la bonne viande, mais aussi, grâce au fumier et au lisier, de la bonne terre, de l'humus.

En quoi le véganisme est-il une «nouvelle religiosité»?

Les végans se prennent pour des dieux tout-puissants.

Le véganisme m'apparaît comme un retour à la vieille gnose, ce courant religieux de l'antiquité habité par un profond pessimisme, aux antipodes de l'amour véritable de la vie et du vivant. Cette nouvelle religiosité a ses grands prêtres, ses objets de culte, ses hérésies, ses excommunications. Tout cela serait presque amusant si cette pensée violente n'accouchait pas d'actes violents, envers les éleveurs, les chercheurs, les bouchers, les amateurs de pull en laine et de chaussures en cuir. Le véganisme, comme toute religiosité, possède ses mystères... Le plus grand mystère antispéciste est de déboucher sur un anthropocentrisme au carré, car ce serait à une petite minorité d'humains de décider quelles sont les espèces qui doivent être modifiées, quelles sont celles qui doivent disparaître. Les végans se prennent pour des dieux tout-puissants pouvant reformater le monde mais leur impuissance ne peut que déboucher sur la violence, violence contre eux et contre les autres. J'avoue que les rituels d'intégration au sein des milieux végans m'effraient lorsqu'ils conduisent à se faire marquer au fer rouge publiquement en solidarité avec les animaux d'élevage, j'avoue que d'entendre les végans traiter les éleveurs, les bouchers, les ouvriers des abattoirs, les mangeurs de viande de nazis et de SS et comparer les abattoirs aux camps d'extermination m'horrifie.

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Vous dénoncez, en somme, le «simplisme» des arguments végans… en donnant parfois l'impression de verser dans un simplisme inverse: les végans sont-ils tous des partisans de l'eugénisme ou de la zoophilie?

Vous avez raison: c'est pourquoi je distingue dans mon ouvrage les simples végans, souvent de jeunes urbains généreux mais peu informés de leur propre idéologie, des végans conséquents, c'est-à-dire de ceux qui poussent, avec raison, jusqu'au bout les prémisses de leur propre pensée. Ces végans extrémistes ne sont pas des personnages secondaires mais les chefs de file du mouvement. Peter Singer, donné comme le philosophe le plus important de ce siècle, le père de la libération animale, est dénoncé mondialement pour ses thèses eugénistes, pour être un promoteur de l'infanticide, un saboteur de l'humanisme, un avocat de la zoophilie, un ennemi juré de l'écologie, etc. Peter Singer, en bon antispéciste, considère que n'existent pas d'espèces mais seulement des individus, humains ou non. Mon frère vers de terre, cela peut donc sembler sympathique, mais cette pensée glissante le conduit à dire qu'un jeune chiot valide est plus digne d'intérêt qu'un grand handicapé…

L214 est un mouvement abolitionniste qui veut interdire, à terme, tout élevage même fermier.

J'avais écrit, il y a vingt ans, que cette thèse devrait logiquement le conduire à accepter aussi la zoophilie. J'avais été accusé de tous les maux, mais sitôt l'encre de la polémique séchée, ce même philosophe publiait un texte légitimant les relations sexuelles consentantes entre humains et animaux. Je publie dans ma Lettre ouverte les textes d'autres végans de renom, des universitaires, justifiant ces thèses. On m'accuse, dans les milieux végans, d'être un humaniste, bref un salaud, préférant son espèce, on me rappelle que nous avons plus de 90 % de notre ADN commun avec les grands singes. Je pose une question aux végans ; quelle partie de la banane mangent-ils puisque nous partageons 50 % de l'ADN avec la banane? Plus sérieusement, j'admets que l'égalité humaine soit une fiction et non un fait, sinon la question de l'égalité ne se poserait pas mais seulement celle de l'identité, cependant cette fiction est nécessaire, ce qui ne signifie pas qu'on ne doive pas entretenir d'autres rapports aux animaux.

Grâce à l'action d'associations végans comme L214, des progrès significatifs ont pu être accomplis en matière de maltraitance animale! Ne reconnaissez-vous pas que ce militantisme a eu le mérite de mettre à l'agenda des questions préoccupantes, notamment les conditions dans lesquels les animaux sont abattus en certains endroits?

Les défenseurs des animaux ont rendu un sacré service en dénonçant la barbarie des conditions actuelles d'élevage, je me sens donc très proche d'eux. Mais pourquoi L214 n'a-t-elle pas profité de la grande messe qu'elle organisait en l'honneur de Peter Singer à la Cité des Sciences et de l'industrie pour lui dire publiquement ses quatre vérités? L214 ne combat pas pour inventer un élevage permettant de manger de la viande d'animaux heureux, L214 est un mouvement abolitionniste qui veut interdire, à terme, tout élevage même fermier. N'étant pas sectaire, j'ai proposé à cette association et aux autres de s'associer au collectif «Quand l'abattage vient à la ferme» dont le slogan est «naître, vivre et mourir à la ferme». La France accepte, depuis mai 2018 des expérimentations dans ce domaine, ce qui est formidable, car cela va permettre de construire une nouvelle alliance entre animaux, éleveurs et mangeurs.

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